La collaboration scientifique en ligne. Une dynamique coopérative saisie dans ses enjeux et contraintes institutionnels
- Par Michel Durampart
Pages 318 à 328
Citer cet article
- DURAMPART, Michel,
- Durampart, Michel.
- Durampart, M.
https://doi.org/10.3917/csp.019.0318
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- Durampart, M.
- Durampart, Michel.
- DURAMPART, Michel,
https://doi.org/10.3917/csp.019.0318
1Il est question dans les propos qui vont suivre de collaborations en ligne et de dynamique scientifique internationale. La notion de « colaboratoire » peut transcender les limites fixées par les institutions nationales, liées l’évaluation et l’organisation de la recherche. Pourtant, il ne s’agit pas de faire un constat opposant strictement une pratique de recherche à l’institution académique mais plutôt de montrer que la frontière entre ces deux pôles est poreuse, faite de contradictions et de rapprochement. Pour ce faire, l’exemple du Brésil et de sa Base de données « Lattes », une base de données ouverte qui recense les chercheurs et leurs travaux, montre bien les ambiguïtés possibles entre une formalisation de la recherche et une dynamique fondée sur la volonté de coopérer en dehors du cadre institutionnel. Après avoir défini les bases d’un questionnement sur la hiérarchisation et l’institutionnalisation de la recherche face à la dynamique de collaboration, il sera question des écarts et ambivalences entre ces deux tendances. L’étude de l’encadrement de la recherche et des chercheurs au Brésil (comparée au cadre français) et des enjeux liés à la base de données Lattes sera utilisée pour souligner la dualité entre institutionnalisation avec l’obligation de référencement de plus en plus prégnant de toute production scientifique, et la volonté de nombreux chercheurs de maintenir une marge de manœuvre complémentaire à une démarche de conformation en termes d’évaluation et de visibilité.
La recherche en action entre l’institution, le chercheur, la société
2Il est bien évident que les questions que nous posons ici impliquent de faire le tour d’une déjà vielle problématique qui oppose la pratique du chercheur orientée par la curiosité, par un désir d’investigation affranchie des orientations sociétales ou des limites académiques, à la nécessaire construction d’un cadre qui instruit, ordonne et oriente. L’activité de recherche a toujours rencontré cette double contrainte d’être à la fois une activité liée au plaisir de la prospective, de la curiosité, du partage et de la collaboration tout en étant soumise à des règles, fixées et parfois intégrées sous forme tacite, qui sont liées aux contraintes de reconnaissance de valorisation, de financement et de progression de carrière. Ce Janus, qui est un des points de départ de la réflexion de Bruno Latour sur les conditions d’émergence et de légitimation de l’activité scientifique (Latour, 1989), n’a fait que s’amplifier avec l’évolution de la science dans un cadre mondialisé où l’évaluation orientée vers le classement, la performance, l’excellence, n’a fait que croître.
3À ces règles viennent s’en ajouter d’autres, liées à la société civile et aux habitudes culturelles. L’évolution des structures d’évaluation des enseignants-chercheurs va toujours dans le sens de règles administratives et bureaucratiques de plus en plus strictes et peut constituer un frein à la collaboration scientifique internationale. En des temps de restrictions financières ou de responsabilisation direct de l’usage des moyens financiers, les règles « gestionnaires et bureaucratiques » se renforcent et peuvent devenir le point de départ d’une « stérilisation » du système. Ce phénomène est renforcé par l’interprétation des textes, qui peut être « paralysante » ou au contraire utilisée comme « levier pour réaliser ».
4L’institution universitaire ne cesse de se réorganiser et de s’adapter à la monté en puissance des technologies de l’information et de la communication pour préserver sa légitimité et son efficacité basée sur des pratiques, individuelles et collectives d’enseignement et de recherche. Mais en se soumettant aux règles de la mondialisation n’est-elle pas conduite à perdre son originalité, sa singularité et donc sa capacité de création et d’innovation ?
5Du côté du versant officiel, les chercheurs, répondent plutôt positivement aux injonctions de performance (classements internationaux, facteur d’impact, auto-promotion de leurs recherches, inscriptions dans des programmes bénéficiant de financements internationaux…). Pour autant, ils diversifient leurs activités en marge ou à côté d’institutions qui ne parviennent pas clairement à prendre en compte la multiplication des contributions disséminées sur la toile et les réseaux. D’un autre côté, nous savons que la question des collectifs de pensée et de leur dimension socio-cognitive est posée de manière claire depuis la fin du xixe siècle. Mais, de fait, depuis les travaux de Bruno Latour nous savons que les institutions ne sont pas monolithiques et qu’elles peuvent même affirmer une certaine autonomie. L’anomie essentialiste de type institution/chercheur doit donc pouvoir être dépassée pour s’interroger sur une frontière ambiguë et tangible entre chercheur membre d’une institution et chercheur membre d’un collectif structuré en réseau.
6Comme la bien montré Mary Douglas il convient de sortir d’une vision unilatérale de la rationalité des conduites pour considérer la concordance entre les moyens choisis et les objectifs poursuivis par l’individu en fonction des institutions dans lesquelles il s’inscrit et vis à vis desquelles il justifie ses choix. On peut donc s’attendre dans une situation donnée à voir des individus invoquer nombre de bonnes raisons cohérentes avec les finalités que chaque type d’institution sociale privilégie. Ceux-ci peuvent donc marquer leurs préférences pour un mode de vie et exprimer leur fidélité au type d’institution sociale dans lequel ils agissent mais on voit bien que cette justification n’est pas seulement la résultante d’une conformité aux institutions mais aussi celle d’une stratégie élaborée qui relève aussi de convenances personnelles (Douglas, 1999). Dans un domaine ou les technologies s’avèrent un levier puissant de dérégulation et d’exploration d’imaginaires ce rapport entre individus et institutions peut s’avérer encore plus tendu mais aussi, plus convergent qu’il n’y paraît.
L’irréductible et ancienne dualité entre l’activité scientifique et sa légitimation aux prises avec l’essor des technologies
7Aujourd’hui dans la recherche, les effets de masse accroissent encore l’importance de la question de l’activité collective et/ou collaborative qui devient à la fois triviale et incontournable, mais tout autant renouvelée. Elle est encore plus nécessaire dans les zones d’indétermination et de création, zones minoritaires s’il en est. Ce positionnement à la fois fertile et contraignant requiert une justification incessante de la part des chercheurs qui doivent légitimer leur indépendance tout en prouvant leur utilité et leur respect des tutelles étatiques et financières.
8Il paraît nécessaire de sortir de l’opposition essentialiste entre le chercheur, sujet, individu, ou laboratoire collectif et l’institution scientifique. Or, nous vivons certainement une période où les conditions des écritures et des médiations des technologies intellectuelles, celles des interfaces et des modes de réflexivité, s’insèrent dans des dynamiques nouvelles. Les recherches menées sur la performance au travers de cartographies ont la capacité de représenter les liens et d’indiquer les dynamiques internes — travaux américains sur « mapping in the making », cartographie du cerveau, nouvelles complexité des territoires. Elles se font de plus en plus précises et offrent donc des représentations élaborées qui, à leur manière, démontrent le fonctionnement et l’activité des collectifs de chercheurs travaillant en réseau.
9Réciproquement, les chercheurs sont aussi des porteurs d’avancées, d’aventures individuelles ou partagées qui profitent de l’effervescence du web scientifique. Ces collectifs sont organisés sur des motivations moins soucieuses de classement ou de promotion, et cherchent une respiration face à la pression mondialisée et concurrentielle de la légitimation. Il s’agit bien d’une forme de lutte pour préserver des marges de manœuvre et des espaces de liberté. Ces tensions sont croissantes du fait d’une remise en question permanente du localisée et de l’industrialisation des connaissances partagées, disponibles ou captées puis marchandisées. L’ensemble de ces contraintes et tensions sont exprimées et énoncées dans La Science en action et Cognition in the wild (Latour 1989, Hutchins, 1995) mais aussi dans les études de ceux qui explorent les réseaux réels, les trajectoires des actants et le rôle des processus de normalisation et d’évaluation d’une science « démocratique ». Pour autant, le débat n’est pas tranché, et il est vif, entre ce qui constitue un ensemble de pratiques revendiquées : l’horizontalité, l’autorité partagée, la réflexion et la créativité commune, la science en continuité, en émergence, par rebonds et co-contributions, et leur légitimation.
10Un exemple présenté de façon très synthétique peut indiquer comment un système académique et scientifique dans un pays comme le Brésil peut organiser une conciliation entre les ressources collaboratives liées au web et son institutionnalisation. Il nous servira d’illustration pour montrer comment l’institution, l’académie, sait utiliser les dynamiques liées au web, les Open Data, afin de conjointement affirmer sa primauté mais aussi procurer des ressources nouvelles soutenant l’activité et la visibilité des chercheurs tout en renforçant l’impérium d’un contrôle national. Cette situation contraint, de fait, aussi les chercheurs étrangers à entrer dans un cadre précis et défini s’ils veulent coopérer avec leurs homologues brésiliens. Il nous importe bien de souligner comment s’est forgée cette machine de guerre à la fois ouverte et attachée au contrôle qui peut, tout autant, donner des marges de manœuvre à des collaboration en ligne que vouloir les fixer dans un cadre orienté et pré-défini.
11Il nous faut également préciser que cet article se présente plus comme une réflexion qu’établie sur des bases empiriques visant à administrer une preuve fondant des constats dans une démarche hypothéco-déductive. Pour autant, le cas du Brésil présenté ci-après provient d’entretiens réitérés avec un collègue qui a résidé comme professeur invité au Brésil et qui a établi un « colaboratoire » franco-brésilien depuis déjà plusieurs années. Notre étude de la base de données « Lattes » repose aussi sur le travail et l’expérience de ce chercheur. L’observation et de la structuration de ce colaboratoire ont été établies sur la base d’une traçabilité des échanges et d’une collation d’échanges ponctuels et informels avec quelques membres brésiliens affiliés à cette équipe.
La normalisation des ressources et données du web entre cohésion et contraintes
12Au Brésil, le Conseil national du développement scientifique et technologique (Conselho Nacional de Desenvolvimento Científico e Tecnológico – CNPq) finance la recherche dans une démarche qui pourrait s’apparenter à l’ANR (Agence nationale de la recherche en France), mais le financement est individuel depuis des Bourses d’initiation scientifiques (niveau Master 1) à des bourses de chercheurs attribuées au mérite. Le CNPq gère plusieurs bases de données indispensables à la gestion de la science. Celles-ci sont accessibles publiquement et gratuitement sur le Web. Le Brésil construit de plus en plus d’indicateurs à partir de celles-ci, notamment la base de données « Lattes ». En ce sens le Brésil a découvert ce qu’est « l’Open Data » bien avant l’heure. La base de données Lattes recense tous les curriculums des chercheurs Brésiliens. L’inscription y est obligatoire sous peine de ne pas recevoir de fond public. Elle est fondamentale pour l’identification des collaborations. Les chercheurs brésiliens publiant en français ou en anglais sont identifiés par leur langue de publication et l’accès à leur CV permet de connaître l’institution les hébergeant et leur niveau professionnel.
13Le « Diretorio de Grupo de Pesquisa » enregistre les groupes de recherche. La notion de groupe de recherche au Brésil est assez lâche. Chaque « enseignant chercheur » rattaché à un cours de 3e cycle est libre de créer et de gérer un groupe de recherche dont il se donne la charge, en maintenant la base de sa structuration et en animant le groupe comme il l’entend. On peut appartenir à une dizaine de groupes de recherche et en coordonner deux ou trois sans que cela pose de problème. Un lien s’établit alors entre cette base et la base des curriculums. On voit déjà comment une opération visant à référencer et à valoriser la recherche brésilienne avec une base de données ouverte mais obligatoire n’est pas incompatible avec la liberté d’action des chercheurs au niveau individuel. Cela dit, ce fait peut générer des difficultés de collaboration avec un pays comme la France qui ne connaît que des équipes, laboratoires ou unités de recherche pour identifier l’activité des chercheurs.
14La « Coordena :ão de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nível Superior »(CAPES) a un rôle pour l’extension et la consolidation des 3ème cycles. Il maintient le « Portail des périodiques ». Les ressources électroniques disponibles à travers les bibliothèques universitaires de tous pays sont négociées de façon centralisée au niveau de la CAPES, donc à des prix très intéressants. Les ressources bibliographiques sont disponibles gratuitement dés qu’on utilise l’Internet à partir d’une institution, ou à travers le proxy de cette institution, pour autant qu’on soit un chercheur reconnu et identifié au Brésil.
15Le Brésil apparaît plus transparent que la France sur les évaluations, les classements, l’état des CV. Au Brésil, le monde académique partage une part de fierté nationaliste et une certaine fascination pour la maîtrise technologique associé au sentiment de faire partie du premier cercle économique du continent américain. Pour un chercheur étranger, il est assez illusoire de venir à la rencontre de ses homologues brésiliens sans mettre son CV dans la base Lattes en indiquant ses compétences ou en affirmant l’appartenance à une institution capable d’apporter une contribution significative. Ceci nous a été autant confirmé par notre interlocuteur français que par les chercheurs brésiliens puisque la première question posée à un chercheur français : « tu as mis ton CV sur la base Latttes ? ». Le Brésil peut financer des recherches à l’étranger à condition de s’assurer du transfert de connaissance, garanti d’une collaboration réelle. Au niveau linguistique, les chercheurs brésiliens parlent Portugais, Espagnol, Anglais, Italien et comprennent le Français par une habitude qui consiste à voir et à chercher dans les curriculum de la base Lattes.
L’utilisation d’une culture issue de l’esprit du web mise conjointement au service des chercheurs et des intérêts nationaux et académiques
16On voit donc une organisation ramifiée qui contraint les chercheurs à rendre visible leurs travaux, à se référencer dans une base de donnée institutionnelle, à s’insérer dans un dispositif qui articule données ouvertes et nécessité de se positionner dans la logique nationale et le contexte international. Dans cet environnement, une équipe constituée sur le web, fonctionnant à distance peut ainsi se considérer comme une entité reconnue à partir du moment où elle est référencée sur la base de données Lattes et qu’elle présente une organisation répondant à l’enchevêtrement des strates régissant la recherche au Brésil. Elle peut ainsi à la fois développer son activité propre affirmant sa marge de manœuvre et ne pas se couper d’une reconnaissance institutionnelle. L’enchevêtrement entre le niveau national et international est très important. On voit bien alors que toute équipe constituée en réseau dans une dynamique internationale doit à la fois se conformer aux indicateurs qui régissent le monde de la recherche brésilien et affirmer sa spécificité, sa compétence et son apport. Une des différences notables avec une base de données comme HAL2 en France est bien l’obligation qui a pour effet d’interdire pratiquement à toute démarche scientifique d’être reconnue ou financée, sans être au préalable identifiée. L’importance d’une telle base de données institutionnelle est d’être à la fois une contrainte normative et l’occasion d’organiser et de rendre cohérente la pluralité des activités de recherche liées ou non au web.
17Cet exemple démontre en tout cas la capacité d’institutions officielles de régenter, à partir des ressources du web, l’activité de recherche en visant à la fois la cohésion nationale, le rayonnement et la coopération internationale. C’est bien une culture scientifique ancrée dans les données ouvertes officialisées qui ainsi peut s’ouvrir sur des travaux issus d’équipes plus flexibles, insérées dans une coopération à distance, dématérialisée et déterritorialisée.
18Il n’en reste pas moins qu’une contradiction se dessine sur le web, entre les sites traduisant des démarches de collaboration institutionnelle, s’inscrivant dans des normes académiques nationales et internationales et, des sites collaboratifs relevant d’initiatives personnelles et dont l’idéologie s’inscrit dans l’imaginaire du village global (Rheingold, 1996).
Comment l’institution s’ouvre et rigidifie en même temps les formes de collaboration scientifique
19De fait, on ne peut pas non plus, être angélique vis à vis des données ouvertes ou des modes de publications et de diffusion des connaissances dits libres. L’intéressant numéro de la revue Hermès (science.com, n° 57, 2010) pointe un certain nombre, sinon de contradictions, du moins d’alternatives et de visions différentes entre les modèles promus (revues gratuites, mise en ligne des publications par les institutions, modèle auteur-payeur, archives en libre accès, bibliothèques numériques ouvertes…) qui renvoient à des orientations et des visions plurielles ayant chacune leur lot de contraintes et de limites.
20Sur un autre versant du spectre, nous avons esquissé comment un cadre institutionnel s’empare des données ouvertes pour organiser une gouvernance de l’activité scientifique dans un pays. À rebours, des réponses sont disponibles au sein même de l’activité des collectifs de chercheurs structurés en réseau, en coopération à distance, sous des formes collégiales. Elles nécessitent une certaine exigence de responsabilité, se situant au delà des travaux accomplis, dans le contexte d’une lutte pour la diffusion et la valorisation des savoirs. Si les institutions et organisations académiques et scientifiques se positionnent avec volontarisme, difficulté ou réticences, elles ne tirent pas toujours les leçons des enjeux liés aux nouvelles formes de circulation des savoirs scientifiques. Elles sont irriguées par une nouvelle radicalité soucieuse de régulation, de cohésion, d’évaluation qui devra se positionner entre partage et appropriation des connaissances. Elles ne forgent pas toujours une réflexion offensive sur les nouvelles façons, pratiques et modalités éditoriales forgées par les opérateurs, prédateurs ou structures vivant de la production et la diffusion des connaissances.
21De fait, on peut penser que l’activité de colaboratoires, collectifs constitués sur des normes moins tangibles, de coopération scientifique entre chercheurs venant de mondes académiques et de régions différentes, n’est pas tant issue d’un processus de résistance à l’organisation hiérarchique des institutions et organisations scientifiques que d’une volonté de s’inscrire dans des nouvelles formes de coopération dynamisées par les technologies. Qu’elles soient nouvelles ou non, les activités de partage, d’échanges scientifiques sont inscrites dans la généalogie de la recherche. Cependant, une plus grande plasticité, de plus amples ramifications, sont maintenant possible et transforme de fait les modalités et mouvements de la recherche scientifique. La tension réside dans la légitimation des travaux à travers des systèmes de référencement et de publication ouverte. Ces derniers ont accru les possibilités de légitimation des travaux de recherche dans le cadre de recherches partagées. Ils proposent une preuve de compétence scientifique à côté des procédures reconnues et instituées. Les institutions consciente de cette réalité peinent cependant à prendre en compte cette orientation. La reconnaissance accordée par les programmes issus des grands organismes tels que l’ANR, les programmes européens et les alliances scientifiques mondiales, favorisent le plus souvent les structures ayant déjà une place, un poids, une masse critique identifiable, et manifestent une réticence certaine à prendre en compte les publications et coopérations électroniques dans leurs critères d’évaluation. L’effet de masse, le nombre, l’ancienneté en termes de légitimation ne fait pas forcément bon ménage avec la publication ouverte ou la coopération à distance et dématérialisée. Étudier l’exemple d’un collectif, d’une communauté, ou association structurée autour des potentialités offertes par le web et les outils informatiques favorisant le partage à distance, permet de mettre en évidence les zones de convergence et de divergence relevant de la circulation des savoirs académiques et scientifiques dans le champ et le hors champ des institutions scientifiques.
Une alternative possible dans la mise en visibilité d’une activité échappant aux normes et à l’évaluation à tout prix
22La coopération scientifique en ligne s’appuie sur d’autres conceptions du partage et des ressources en ligne. Elle s’enrichit de connaissances partagées sur des sujets ou des pratiques spécifiques (importance du social book marking dans la communauté enseignante). C’est aussi une manière de faire progresser la pratique scientifique mais toute la question demeure sur sa légitimation ou sa valorisation lorsque ce principe n’est pas intégré dans les frontières d’une équipe, laboratoire, centre, structure, reconnus et officialisés. En bout de course, ce sera donc souvent par le biais des publications constatées que la reconnaissance peut s’acquérir. On connaît l’effervescence autour des publications déposées sur des bases de données documentaires comme HAL, les volontés présidant à l’établissement de la licence Créative Commons. La prise en compte d’un article publié au prime abord en ligne demeure problématique. Pourtant, l’institution accepte, notamment dans le champ des sciences dites exactes comme dans celles et du vivant, des processus d’écriture collective, mais elle semble plus réticente quand il s’agit de collaborations fondées non pas sur l’effectivité d’une coopération formelle au sein d’une équipe homogène mais sur des principes de curiosité, d’intérêts communs au delà des frontières disciplinaires. C’est toute la question de ce qui réside hors champ, dans l’à côté, ces activités qui consistent plutôt à co-construire qu’à produire des articles référencés. La construction progressive de travaux a su, en adhérant aux principes d’intelligence partagée du net, s’auto-organiser à travers des processus de modération, régulation, auto-promotion et valorisation en dehors des outils et structures officielles. Il semble vraiment que l’enjeu repose autant sur la reconnaissance d’une activité aussi ancienne que la science : la discussion, le débat et le partage de réflexions, tracées et mises en perspective (si cruciales notamment dans le champ des sciences humaines et sociales) face à la spécification de recherches formalisées et évaluées dans un contexte mondialisé. Par exemple, les tentatives d’instituer des « colaboratoires virtuels » peuvent être une réponse pour permettre une institutionnalisation en ligne d’énergies rassemblées et former un collège visible ayant une ligne directrice. C’est une façon d’affirmer la volonté d’agréger des travaux et des publications sur des sites reconnus, authentifiés ou des bases de publication avec des logiques de visibilité.
23De leur côté, les collectifs de chercheurs organisés sur le web et les réseaux, doivent pouvoir proposer des modalités alternatives qui permettraient d’engager un débat et de construire un rapport de force avec leurs institutions. La conception d’un colaboratoire rendant visible ses travaux et ses publications sans pour autant rentrer dans le moule d’une normalisation univoque est une des réponses possibles. Ils pourraient aussi développer une stratégie d’édition électronique tendant à favoriser la reconnaissance de recherches transfrontalières, issues et forgées dans l’esprit même d’une volonté de partage et d’échange en accord avec la tradition du Net, qui résiste à l’appropriation ou à la captation par les grandes organisations prédatrices. Le vieux conflit entre la marge et le dedans reste posé. Quelle liberté se perd au profit d’une procédure d’institutionnalisation, de normalisation, quelle spécificité et marge de manœuvre demeurent afin de réactiver l’activité scientifique au sein de l’institution ?
Références
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- Farchy, J. ; Froissart, P., et Meadel, C. (2010). « Libre accès et science ouverte ». Revue Hermès, CNRS Éditions (57).
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- Latour, B. (2001). « Nouvelles règles de la méthode scientifique ». Projet (4) : 91-100.
- Latour, B., et Woolgar, S. (1998). La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques. Paris : La Découverte.
- Mugnaini, R. ; Queyras, J., et Quoniam, L. (2003). CenDoTeC : La Plate-forme Lattes. São Paulo : CenDoTeC.
- Rebillard, F. (2007). Le Web 2.0 en perspective. Une analyse socio-économique de l’internet. Paris : L’Harmattan.
- Rheingold, H. (1996). Les communautés virtuelles. Paris : Addison-Wesley France.
- Winck, D. (2010). « Les transformations des sciences en régime numérique ». Revue Hermès, CNRS Éditions, p. 35-41.